Ultra Run Raràmuri Mexique 2022

Une course entre paysages incroyables, challenge physique et chocs des cultures. 

C’est une lecture un beau jour d’hiver 2010 qui a tout chamboulé : celle de “Born to Run” de Christopher McDougall. Une réelle leçon, autant sur le plan professionnel que sur le plan sportif mais aussi sur l’humain. 

Un bouquin qui m’a également donné envie de participer à la course mythique de l’Ultra Run Raràmuri : un challenge dans les immensités des canyons mexicains, alternant la sécheresse des parties roulantes avec la fraîcheur des chemins en forêt et des traversées de rivières. Une course à vivre aux côtés des Tarahumaras, une communauté isolée surnommée « peuple aux pieds légers » car ils peuvent courir des jours entiers. Portant pour la plupart des traditionnelles huaraches, sandales très minimalistes.

12 ans après la découverte de ce livre, me voilà au Mexique quelques jours avant le départ prévu le 25 avril. Le temps de m’acclimater à la température et à l’altitude car le départ se fait à 2400m. La course est légèrement balisée et ne connaissant vraiment pas le coin, la trace gps est indispensable. Le parcours n’avait jamais vraiment été mesuré au gps auparavant. Il donnait 180K pour 10K D+, la trace effectuée donne quant à elle 175km pour 8K D+, plus qu’à tester en réalité pour voir ce que cela donne.

Départ > Checkpoint n°1

Le départ est donné à 7h du matin, la fraîcheur est encore là. La course commence avec 6km sur route en aller-retour ce qui permet de croiser l’ensemble des concurrents. Je commence derrière 5 Raràmuris, notre petit groupe se détache devant. Je me cale dans leurs pas au bord du canyon, la vue est spectaculaire. Les deux jeunes devant sont en sandales et partent vite, je perds le contact visuel pendant quelque temps avant de retrouver l’ensemble du groupe au checkpoint n°1 (il y en aura 6 au total).

Je m’élance ensuite en tête pour entamer la très longue et technique descente de 10km et ses 1600m de D- vers le Rio Unique. Simon Guignard me suit en caméra embarquée pour faire quelques images, et c’est plutôt plaisant d’avoir de la compagnie.

Checkpoint n°1 > Checkpoint n°2

Après une erreur à une bifurcation, un groupe de 5-6 personnes repasse devant moi et la chaleur commence à me faire souffrir. Le bain dans le Rio Unique arrive à pic et j’en profite pour remplir mes flasques équipées de filtres.

C’est reparti ensuite en direction du second checkpoint à 8km et 800m de D+. La montée est très raide et m’oblige à alterner entre marche et course. L’hypoglycémie arrive à grands pas, elle est peut-être même déjà là…

J’arrive à l’entrée du checkpoint n°2 dans un petit village perdu au milieu de nul part et une surprise m’attend… J’ai fait une erreur avant la course en déposant mon sac n°2 au checkpoint n°3, pas de ravitaillement personnel donc ni de bâtons pour la grande montée de 1600m D+ qui m’attend. Je rempli mes 2 flasques à moitié de Coca pour avoir un peu de calories.

« Remontée vers le CP2 depuis le Rio Urique »

© Simon Guignard

Checkpoint n°2 > Checkpoint n°3

Je croise quelques coureurs dans la descente, les écarts commencent à être grands et il commence à faire de plus en plus chaud. La fin de la descente sur le Rio arrive et elle est extrêmement raide. La traversée du Rio se fait sur un pont suspendu dans un cadre magnifique. J’en profite pour me baigner une dernière fois et remplir mes flasques en quittant légèrement le chemin.

Le gros morceau arrive avec les 1600m D+ jusqu’au prochain checkpoint. Le bain m’a fait du bien, je ne cherche pas à accélérer et j’imagine me faire rattraper rapidement mais, personne. Simon me quitte ici pour aller faire d’autres images avec mes poursuivants. Tout va bien, la chaleur baisse, fatigue et douleurs me laissent pour l’instant tranquille. Heureusement car il reste encore une centaine de km.

Je retrouve mes sac n°2 et n°3 au checkpoint n°3. J’en profite pour manger des compotes, faire le plein de barres/boissons et changer de chaussures. Je troque mes Speedgoat5 contre des Mach4 car selon le briefing, la suite sera plus roulante et moins technique.

Checkpoint n°3 > Checkpoint n°4

Une petite vingtaine de minutes me sépare de mes concurrents lorsque je repars. La nuit tombe, c’est le moment de sortir ma lampe pour entamer la piste forestière. Bonne nouvelle, la chaleur ne sera plus de la partie. À l’entrée d’un petit hameau, un ravitaillement a été installé par les familles des coureurs. L’ambiance est conviviale et je m’arrête discuter un petit peu, enfin essayer. Car la langue reste une barrière mais on se comprend avec des sourires.

Je repars et je suis surpris d’entendre crier une quinzaine de jeunes enfants derrière moi. Un groupe entre 6 à 15 ans qui m’accompagne pendant 2 km. Sans aucun doute un des plus beaux moments de cette aventure. Le checkpoint n°4 arrive vite au lodge San Isidro. Un contrôle médical est obligatoire avec prise de tension, pouls et saturation O2 mais aucune anomalie, je peux repartir.

© Simon Guignard

Checkpoint n°4 > Checkpoint n°5

Je repars ensuite sur 15km de route que je redoutais depuis le début car le premier tiers est en descente mais les deux suivants sont en montée. Après avoir entendu des chiens aboyer encore quelques minutes après mon passage, je pense me faire rattraper. Après un sms à ma femme via la balise Inreach, j’ai la réponse : 40 minutes me séparent du premier groupe derrière moi. Je reste concentré car les souvenirs du récit “Born to run” me reviennent : la première course des Raràmuris à Leadville100 où ils avaient un fort retard à mi-parcours et sont partis ensuite en chasse pour rattraper et déposer tout le monde pour gagner…

J’arrive seul au ravitaillement n°5 dans la cour de l’église du village de Cuiteco. Un jeune homme sort de sa tente pour me prévenir que des chiens s’étaient déjà servis dans la plupart des sacs. Par chance, le mien est intact alors je fais le plein et repars. 

 

Checkpoint n°5 > Checkpoint n°6

La piste poussiéreuse serpente le long d’un cours d’eau avec des falaises, sûrement magnifiques mais la nuit encore trop présente m’empêche de les admirer. La fatigue se fait fortement ressentir, j’ai l’impression que pas après pas, rien ne bouge. Le sommeil commence même à me rattraper et les yeux piquent, je les ferme quelques secondes en marchant.

Un message de ma femme va me réveiller et me remonter le moral : mes deux poursuivants sont à 1 heure derrière après le dernier checkpoint. Je reprends confiance avant d’arriver au dernier ravitaillement, le n°6. Il est tenu par une femme Raramuri et sa fille. Encore une fois, les sourires sont notre moyen de communication principal et on semble se comprendre.

Checkpoint n°6 > Ligne d’arrivée

En repartant, je regarde pour la première fois ma montre pour savoir où j’en suis sur le chrono : il est 5h30 du matin, 22h30 de course et il reste environ 22km. Le record du parcours reste accessible pour l’instant (Juan Contreras 25h24). J’ai relativement peu de douleurs sur le plat mais dès que la pente dépasse les 5%, je suis tenu à la marche.

La suite du parcours retrouve petit à petit la civilisation. Après 2 km de voie ferrée sans croiser de train, je passe la dernière crête avant de plonger sur l’arrivée. Le cheminement de la dernière partie n’est pas simple et la trace sur la montre m’aide énormément. La longueur et les nombreuses remontées de la crête m’obligent à les franchir en marchant.

Je franchis la ligne d’arrivée après 25h01 de course. Les coureurs Raràmuris arrivent en sprint 1h30 plus tard et occupent les 2e, 3e, 4e, 5e et 6e place. 

 

Après course

Durant les jours suivants, j’ai la chance d’alterner entre repos et accueil des différents finishers sur la ligne d’arrivée. Vanessa Morales est la première femme à boucler cette aventure en 46h44’ malgré de nombreuses heures en dehors de la trace. Petit à petit, la base principale de la course reprend vie et on est de plus en plus nombreux. La connexion réseau étant inexistante, la terrasse de l’épicerie locale est le point de ralliement convivial. 

La remise des prix a lieu le jeudi est elle est très représentative du choc des cultures que je ressens depuis le début de l’aventure. Pour nous, occidentaux, il s’agit d’un moment festif où félicitations et applaudissements sont au rendez-vous. Pour les Raramuris en revanche, l’arrivée se fait sans émotions, en tout cas sans émotions apparentes. Ils ne sont pas venus courir une course mais la plupart viennent la finir pour obtenir la prime accordée. Courir est leur mode de déplacement par défaut et non une passion. Le barbecue qui suit la cérémonie permet néanmoins d’échanger quelques mots avec les moins réservés. Les sourires communiqués suite à quelques dons de matériel sont précieux. Ils repartent aussitôt sur le chemin de leurs canyons.

Si je devais choisir une seule image à garder de cette aventure, ce serait la traversée de village en pleine nuit accompagnée par un cortège d’enfants sur deux km remplis de joie et sourires.

Showing 2 comments
  • Magneron
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    Merci Julien pour le récit de cette très belle aventure, et un grand bravo pour ta performance. J’espère te croiser du côté de St Pierre, lors du prochain grand raid.
    Xavier M.

  • Grilhe
    Répondre

    Beau récit, j’ai eu la chance de vivre 7 ans au Mexique et j’ai couru l’ultra maraton de Guachochi, un autre canyon de la sierra taharumara, c’est vrai que c’est un choc culturel, mais comme toi j’avais lu born to run, j’avais croisé Lorena Ramírez et sa famille sur d’autres courses au Mexique et courir là bas etmst une belle expérience.
    Bravo pour ta performance, les mexicains pensaient qu’aucun européen ou gringo ne pouvait battre les raramuris sur leur terrain, tu as démontré le contraire.

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